Le Royaume Uni de Libye, établi le 24 décembre 1951 sous la couronne d’Idris al-Sanusi, a trouvé son fondement de légitimité dans l’Islam selon la voie de la Sanusiyya, une confrérie religieuse soufie fondée près de La Mecque en 1837 qui avait son centre d’expansion religieuse dans l’arrière-pays cyrénaïque et qui devint, au cours du 20ème siècle, l’un des symboles de la résistance au colonialisme. A partir de l’examen de sources d’archives européennes, cette contribution vise à reconstituer le processus de métamorphose et d’exploitation de la Sanusiyya au sein du Royaume Uni de Libye de 1951 à 1958 en mettant en relief ses causes et conséquences et en s’intéressant plus particulièrement à son utilisation en tant qu’instrument de légitimation politique. En effet, dans le cas de la Libye indépendante, on peut affirmer que l’Islam selon la voie de la Sanusiyya a représenté une forme de gestion du pouvoir politique dans le cadre du paradigme national-étatique. Parallèlement, il s’agit d’observer le processus de bureaucratisation de la confrérie dans la Libye indépendante, c’est-à-dire une dégénération institutionnelle dont le seul but était la préservation du pouvoir. Partant d’un bref aperçu de la gestion du pouvoir politique dans le Royaume Uni de Libye, cette étude s’appuie, dans les deuxième et troisième parties, sur des exemples qui témoignent de l’exploitation de la religion à des fins politiques par le roi, par les branches principales de la Sanusiyya et par les personnalités liées à la confrérie en raison de leur appartenance religieuse. Ils montrent comment la métamorphose de la Sanusiyya s’est faite à travers l’instrumentalisation du passé de la ṭarīqa (anniversaires, célébrations), la reconstitution de son réseau de zawāyā et l’exploitation du lien d’affiliation à la confrérie, dans une logique de réinvestissement politique de ces éléments en faveur de l’État. Ils permettent aussi de mettre en lumière la façon dont la gestion des affaires politiques internes, comme l’éducation et la politique étrangère ont pu être mobilisés en opposition aux idéaux du nationalisme arabe et du nassérisme, qui se diffusent dans les années 1950 dans le Royaume depuis la frontière égyptienne, notamment par le biais du secteur éducatif. Tous ces éléments ont finalement contribué au déclin du prestige social et religieux de la Sanusiyya au sein de la Libye indépendante en même temps qu’ils participaient du phénomène de bureaucratisation de la figure du šayḫ et des affiliés. S’il est possible d’affirmer que dans les années 1950 l’Islam selon la voie de la Sanusiyya et la reconstruction de sa structure ont constitué le « barycentre du nouvel État », ces éléments ont néanmoins perdu leur autonomie et ont été soumis à un phénomène extrême d’exploitation politique mise en œuvre par la monarchie. Au sein de la Libye indépendante, la ṭarīqa apparait donc comme un instrument politique utilisé à différents niveaux. Il en a résulté une profonde dévalorisation de son rôle dans la société, notamment au sein de la jeunesse. Par conséquent, bien qu’elle ait été la base sur laquelle la Libye indépendante a été construite et légitimée, la Sanusiyya et son idée d’Islam sont restées dépendants de l’État, ce qui s’est traduit par leur transformation en appareil administratif. Le changement de la Sanusiyya au sein de l’État résulte ainsi d’une combinaison de causes liées avant tout au positionnement politique de son šayḫ dans la nouvelle Libye et la définition d’une nouvelle fonctionnalité pour la ṭarīqa. Alors que dans le passé, le succès de la Sanusiyya avait dépendu de son autonomie envers les structures impériales ottomanes puis coloniales, le šayḫ ayant un role central pour la préservation de la Voie et la transmission du savoir islamique, l’évolution de la fonction et de la légitimité de ce dernier, en tant qu’émir et roi, a entraîné une redéfinition de toute la structure de la ṭarīqa elle-même. Dans le cas libyen, la mise en place d’un État-nation, construite sur la ṭarīqa et légitimé par elle, a radicalement changé la structure et la fonction d’une institution religieuse, initiant un processus d’adaptation à un modèle non plus théocentrique mais théocratique. Le contact avec une forme moderne d’État, fondée sur la ṭarīqa et légitimée par elle, a également modifié la fonction de l’Islam par rapport à l’État lui-même. Il est donc possible d’affirmer qu’au sein de la Libye indépendante, le processus de changement et de bureaucratisation de la Sanusiyya s’est traduit par l’imposition d’un nouveau cadre institutionnel qu’elle avait elle-même contribué à créer en développant une légitimité politique basée sur des présupposés religieux.

Pouvoir politique et pouvoir religieux. L’exploitation de la Sanusiyya au sein de la Libye indépendante (1951-1958)

marchi carlotta
2022-01-01

Abstract

Le Royaume Uni de Libye, établi le 24 décembre 1951 sous la couronne d’Idris al-Sanusi, a trouvé son fondement de légitimité dans l’Islam selon la voie de la Sanusiyya, une confrérie religieuse soufie fondée près de La Mecque en 1837 qui avait son centre d’expansion religieuse dans l’arrière-pays cyrénaïque et qui devint, au cours du 20ème siècle, l’un des symboles de la résistance au colonialisme. A partir de l’examen de sources d’archives européennes, cette contribution vise à reconstituer le processus de métamorphose et d’exploitation de la Sanusiyya au sein du Royaume Uni de Libye de 1951 à 1958 en mettant en relief ses causes et conséquences et en s’intéressant plus particulièrement à son utilisation en tant qu’instrument de légitimation politique. En effet, dans le cas de la Libye indépendante, on peut affirmer que l’Islam selon la voie de la Sanusiyya a représenté une forme de gestion du pouvoir politique dans le cadre du paradigme national-étatique. Parallèlement, il s’agit d’observer le processus de bureaucratisation de la confrérie dans la Libye indépendante, c’est-à-dire une dégénération institutionnelle dont le seul but était la préservation du pouvoir. Partant d’un bref aperçu de la gestion du pouvoir politique dans le Royaume Uni de Libye, cette étude s’appuie, dans les deuxième et troisième parties, sur des exemples qui témoignent de l’exploitation de la religion à des fins politiques par le roi, par les branches principales de la Sanusiyya et par les personnalités liées à la confrérie en raison de leur appartenance religieuse. Ils montrent comment la métamorphose de la Sanusiyya s’est faite à travers l’instrumentalisation du passé de la ṭarīqa (anniversaires, célébrations), la reconstitution de son réseau de zawāyā et l’exploitation du lien d’affiliation à la confrérie, dans une logique de réinvestissement politique de ces éléments en faveur de l’État. Ils permettent aussi de mettre en lumière la façon dont la gestion des affaires politiques internes, comme l’éducation et la politique étrangère ont pu être mobilisés en opposition aux idéaux du nationalisme arabe et du nassérisme, qui se diffusent dans les années 1950 dans le Royaume depuis la frontière égyptienne, notamment par le biais du secteur éducatif. Tous ces éléments ont finalement contribué au déclin du prestige social et religieux de la Sanusiyya au sein de la Libye indépendante en même temps qu’ils participaient du phénomène de bureaucratisation de la figure du šayḫ et des affiliés. S’il est possible d’affirmer que dans les années 1950 l’Islam selon la voie de la Sanusiyya et la reconstruction de sa structure ont constitué le « barycentre du nouvel État », ces éléments ont néanmoins perdu leur autonomie et ont été soumis à un phénomène extrême d’exploitation politique mise en œuvre par la monarchie. Au sein de la Libye indépendante, la ṭarīqa apparait donc comme un instrument politique utilisé à différents niveaux. Il en a résulté une profonde dévalorisation de son rôle dans la société, notamment au sein de la jeunesse. Par conséquent, bien qu’elle ait été la base sur laquelle la Libye indépendante a été construite et légitimée, la Sanusiyya et son idée d’Islam sont restées dépendants de l’État, ce qui s’est traduit par leur transformation en appareil administratif. Le changement de la Sanusiyya au sein de l’État résulte ainsi d’une combinaison de causes liées avant tout au positionnement politique de son šayḫ dans la nouvelle Libye et la définition d’une nouvelle fonctionnalité pour la ṭarīqa. Alors que dans le passé, le succès de la Sanusiyya avait dépendu de son autonomie envers les structures impériales ottomanes puis coloniales, le šayḫ ayant un role central pour la préservation de la Voie et la transmission du savoir islamique, l’évolution de la fonction et de la légitimité de ce dernier, en tant qu’émir et roi, a entraîné une redéfinition de toute la structure de la ṭarīqa elle-même. Dans le cas libyen, la mise en place d’un État-nation, construite sur la ṭarīqa et légitimé par elle, a radicalement changé la structure et la fonction d’une institution religieuse, initiant un processus d’adaptation à un modèle non plus théocentrique mais théocratique. Le contact avec une forme moderne d’État, fondée sur la ṭarīqa et légitimée par elle, a également modifié la fonction de l’Islam par rapport à l’État lui-même. Il est donc possible d’affirmer qu’au sein de la Libye indépendante, le processus de changement et de bureaucratisation de la Sanusiyya s’est traduit par l’imposition d’un nouveau cadre institutionnel qu’elle avait elle-même contribué à créer en développant une légitimité politique basée sur des présupposés religieux.
File in questo prodotto:
Non ci sono file associati a questo prodotto.

I documenti in IRIS sono protetti da copyright e tutti i diritti sono riservati, salvo diversa indicazione.

Utilizza questo identificativo per citare o creare un link a questo documento: https://hdl.handle.net/11571/1518338
Citazioni
  • ???jsp.display-item.citation.pmc??? ND
  • Scopus ND
  • ???jsp.display-item.citation.isi??? ND
social impact